Accessibilité, peinture, et battle de trolls

Nicolas Hoffmann, que ceux qui lisent ce blog doivent probablement déjà connaitre, a publié récemment un billet trollo-humoristique intitulé « Le gros problème de l’accessibilité« . Il y présente quelques caricatures des acteurs de ce mélodrame tragi-comique que donne parfois l’incompréhension entre ceux qui font du web et ceux qui aimeraient le rendre accessible. (Note pour Nico: perso, je me sens moins Gandhi que Kwaï Chang Caine… rapport aux éventuels coups de latte dans la tronche que je peux donner à l’occasion — mais toujours dans le respect de l’autre).

Je ne me suis pas attardé sur ce billet, d’autant que Nico avait annoncé la couleur: c’était du pur jus de troll, pas de quoi s’exciter la glande à réaction.

Puis vint un commentaire d’un dénommé Florian, qui pour le coup, m’a fait réagir.

Pour clarifier, et parce qu’on m’a posé la question: je ne connais pas Florian. Et je suis sûr que c’est un type chouette, qui aime ses enfants et les animaux. Et d’ailleurs, en aucune façon je ne m’attaque à lui. Lisez bien mon commentaire fait en réponse au sien: je ne juge que les propos. J’ai jamais mélangé les gens et ce qu’ils disent ou répètent; on peut s’adorer sans être d’accord.

Edit (26/10/12, à 13h19): entre la publication du commentaire et maintenant, un court échange sur Twitter avec Florian m’a rassuré sur un point. C’était du power troll volontaire, pour reprendre ses termes. J’avais un doute, le voilà levé.

Je reprends mon commentaire ici plus ou moins texto, parce que, règle de base du blogging, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Alors, hop, c’est parti.

Autant le billet de départ était tellement caricatural que ça constituait juste une bonne blague; autant le contenu du commentaire de Florian mérite quand même qu’on s’y attarde. Parce que ces propos ont été tenus à Paris Web, en fait.  Avant mon PW-dépucelage samedi dernier, j’avais du mal à saisir l’engouement, limite fana, pour l’événement. Maintenant que je l’ai vécu, je comprends mieux, et je comprends aussi la contrepartie. A savoir que, potentiellement, ce qui se dit à Paris Web tend vers la valeur d’évangile. Du coup, certains spectateurs pourraient manquer de recul ou de discernement par rapport à ce qu’il s’y dit.

Alors ce post est peut-être un piège à troll, mais là j’ai perdu la clé pour ma boite à second degré, donc j’y vais sans anti-brouillard (comprenne qui pourra).

Reprenons les éléments rapportés et complétés par Florian, donc.

Florian a écrit: « - ‘Si l’intégrateur fait son boulot correctement, le site est accessible’. Je me pose la question de l’utilité des experts sur le coup. ».

Correction: si l’intégrateur fait son boulot correctement, la base technique du site sera compatible avec l’accessibilité. Ce qui veut dire: la moitié du boulot reste à faire (par les graphistes, les ergonomes, et surtout les contributeurs). Et que même quand on aura satisfait tous les critères des référentiels, on n’aura juste assuré le minimum vital (l’accès est possible pour tous), mais pas encore l’ergonomie, le confort, la satisfaction utilisateur issue d’une expérience de navigation plaisante. Et tout ça n’est pas dans les manuels ou les référentiels. Est-ce que tu comprends mieux l’utilité des experts, maintenant?

On me dira, « ouais, toi tu te vends comme expert, normal que tu tiques ». Ce que je comprends. Mais si on analyse mon travail et mes écrits depuis que je me suis lancé sur ce créneau réservé aux masochistes assumés, on verra que tout vise à rendre l’expert inutile dans le processus de mise en accessibilité. La réalité est qu’aujourd’hui, malheureusement, dès que tu sais que l’attribut alt existe, tu es dans les 0,2 premiers pour cents du classement imaginaire de l’expertise accessibilité, parmi tous les gens qui produisent du contenu sur le Web. Donc tant qu’on sera dans cet état d’ignorance généralisée, on aura besoin de gens qui se prennent la tête à 150% de leur temps  pour essayer de l’expliquer aux autres.

Faire un site accessible, c’est comme peindre un mur. Avec les bons outils et les bonnes instructions, assez de temps, et pas peur de se salir… tout le monde peut le faire. Plus ou moins vite. Plus ou moins bien aussi. Le souci, avec l’accessibilité, c’est que ce plus ou moins bien peut devenir pas bien du tout pour l’utilisateur. Un site « accessible à 99% » n’a pas de sens; dans ce 1% qui manque vont se nicher les problèmes bloquants pour certains utilisateurs. Et ce dernier petit coup de pinceau manquant que personne n’avait vu, sauf l’utilisateur lésé, ça prend des plombes et des plombes de pratique pour le détecter – ah ben tiens, c’est justement ce qui caractérise un expert, la pratique…

Comme je le dis souvent: l’accessibilité c’est pas difficile, mais c’est complexe. L’expert est alors un guide dans cette complexité.

Florian a écrit: « Visiblement, le mot ‘commercial’ est un mot sale dans le milieu. ». Ah bon? Ça c’était ma première réaction. Puis je me suis rappelé qu’effectivement, il m’est arrivé de me heurter à une forme perverse d’angélisme, occasionnellement; angélisme qui tendait à diaboliser la notion de commerce. Peut-être parce que pendant longtemps, seul le secteur non marchand s’intéressait au sujet. C’est d’ailleurs encore majoritairement le cas. Mais ça change. Le souci est qu’actuellement les acteurs économiques moteurs que sont les experts et autres conseillers, ne sont pas assez solides financièrement pour fonctionner autrement qu’à l’énergie. Un jour, un gros (ou même un moyen) opérateur débarquera sur le marché, détectera le potentiel marchand de l’accessibilité, et rachètera tout le monde. En plus, ça se verra à peine dans son bilan.

Mais là je m’égare par rapport à ton propos… Auquel j’ai envie de te répondre – et d’ailleurs je vais le faire: c’est pas l’accessibilité qui n’aime pas les commerciaux; c’est les commerciaux qui n’aiment pas l’accessibilité. J’ai longtemps officié en SSII, où j’ai tenté de faire de l’accessibilité une composante de l’offre de base. T’imagines pas comment j’ai ramé. A contre-courant, et en plus on m’envoyait des paquets d’eau (froide) dans la gueule. Pas pour convaincre les clients; ni mes collègues développeurs ou chefs de projet. Mais les commerciaux, qui ne bougeaient pas sans l’aval du management, management lui-même intéressé à condition que ça rapporte, tout de suite, parce qu’il faut présenter un bilan trimestriel positif aux actionnaires. Or, non, l’accessibilité c’est pas un jeu à gratter où ça banque illico. C’est souterrain, peu mesurable, et difficilement monétisable. C’est comme ça. Va falloir s’y faire. Et faire avec. Car l’accessibilité, ça n’a pas de prix. Cf. la suite…

Florian a écrit: « L’accessibilité, il faut la vendre au client, mais sans lui dire ». Pourquoi? C’est sale? Adopter cette attitude, c’est justement entériner une espèce de tabou scandaleux. On dirait qu’on a honte de faire quelque chose de bien et d’utile. Le problème, pour paraphraser JPV, c’est que tout le monde s’en fout des handicapés. Perso, ça me soule, j’ai atteint les limites de ma patience à ce propos. Et je n’hésite pas à user de terrorisme émotionnel s’il le faut. Rien à foutre. Sur le mode: « Dis donc, connard, les 3 secondes que t’as économisées en ne remplissant pas le champ de l’alternative, t’as compris que ça a fait qu’un mec n’a pas trouvé le numéro d’appel d’urgence qui aurait sauvé son chien-guide, sur ton site de merde? ».

Bon, là, j’invente, ok, mais franchement, des fois c’est tentant… Je vous invite à lire cet article de mon blog: Le vrai bénéfice de l’accessibilité, où j’explique pourquoi, parfois, je m’énerve…

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