Faire l’expérience de l’inaccessibilité physique… avec un landau

Cette année, nous avions choisi de prendre l’avion pour partir en vacances en famille; et comme dans le monde d’aujourd’hui, même un bébé est un terroriste en puissance, il nous fallait une pièce d’identité pour Gabriel, 4 mois à l’époque des faits.

Pressés par le temps, nous avons déniché une sous-préfecture locale, réputée pour délivrer des passeports en temps record (10 jours, imbattable). Je ne la nommerai pas, compte tenu de ce qui suit, parce que ça n’apporte rien à l’histoire et ne fait de bien à personne.

La procédure impose que le détenteur du passeport soit présent physiquement lors du dépôt de la fiche de renseignements. Nous voilà donc partis, fiston et moi, en bagnole, au jour du rendez-vous fixé par la préposée aux passeports, à la mairie de la ville susdite.

Première difficulté: en ce jour de marché, toutes les rues du centre ville sont fermées à la circulation. Nous nous rabattons donc sur un parking public excentré. La seule entrée est pavée, mais pas avec ces gentils cubes découpés et polis en usine, non, non… Avec de vrais pavés à l’ancienne, d’époque, qui ont sans doute brisé maintes jambes de chevaux et roues de calèches. Secoué par les suspensions fatiguées de la voiture, j’imagine avec effarement la tête de mon bébé agitée en tous sens dans son siège à l’arrière. Pas question qu’on repasse par là avec le landau. Il est pourtant de ces modèles qui sont les équivalents des SUV pour les voitures: pneus gonflables prévus pour le tout-terrain, suspensions réglables, frein à disque… Mais ça va pas le faire, c’est sûr. J’emprunte donc la sortie piétons. Ah, pas de bol, 2 marches en pierre. Et bien hautes en plus de ça. Ni une, ni deux, j’empoigne le landau et lui fais faire le saut jusqu’au trottoir. Six kilos de bébé plus 15 bons kilos de poussette, mes vertèbres ne me disent pas merci.

J’emprunte alors une des rues qui mènent au centre ville. Ah tiens, pavées elles aussi… ben oui, ils sont fiers de leur histoire, ces gens, et on les comprend, c’est charmant comme tout ce centre historique, avec ses rues étroites, tortueuses et construites avant l’invention de la roue, semble-t-il. En attendant, le tressautement de la tête de mon fils, sous l’effet des pavés, me retourne les nerfs. Pas d’autre solution que de le prendre sur un bras, et de pousser le landau de l’autre main sur la chaussée chaotique et cahoteuse – de fait, les trottoirs sont soit inexistants, soit réduits à un ruban de la largeur d’un piéton. Si toutefois ce dernier se tient de profil comme sur les fresques de l’Egypte ancienne. Ah, l’Histoire…

Gabriel est déjà un sacré costaud pour son âge, mais il ne tient pas encore bien sa tête, je suis donc obligé de le tenir en berceau sur mon bras gauche, l’abritant du sale petit vent froid avec un pan de mon blouson. Epaule, coude et poignet verrouillés, je sens dans mes tendons chaque gramme de chacun des biberons ingurgités depuis sa naissance et convertis en bébé plein de santé. Comme si l’épreuve était encore trop simple, les camions des commerçants du marché bouchent les ruelles à qui mieux-mieux, comme dans un concours de connards de la route. Les quelques centaines de mètres qui me mènent enfin à la mairie m’auront fait perdre 15 jours d’espérance de vie, minimum. Sur le parvis je peux enfin déposer Gabriel dans le landau et essuyer mes larmes de sang.

Ah, deux marches de nouveau. Et au sommet, une lourde porte en verre, avec un de ces sales espèces de ressorts qui la tiennent fermée et te défient de l’ouvrir. Les marches sont assez larges pour que j’y amène le landau, mais passer en tenant moi-même la porte ouverte est impossible vu l’étroitesse du palier. Cet épisode me permet d’établir une statistique: deux habitants de cette ville sur trois sont des égoïstes sans cœur. Il me faut en effet attendre la troisième personne pour que spontanément on m’aide en tenant la porte pendant ma manoeuvre.

A l’intérieur, seconde porte à ressort, plus simple cette fois. J’arrive enfin au bureau de l’Etat Civil. Ah, fuck, deux marches encore, et une double-porte, avec un seul battant ouvert, trop étroit pour la poussette. N’étant plus à une lombalgie près, je dépose landau et bébé à l’intérieur, une fois que l’employée de l’accueil m’a gentiment déverrouillé l’autre battant. Malgré le froid dehors, je suis en nage, et pantelant. A l’étonnement de la dame, je réplique, un brin énervé, que 2015 c’est bientôt et qu’il va falloir se démener pour rendre tout ça accessible (et malheureusement cet article de liberation.fr prouve que les servics publics ont un vrai souci avec cette échéance). Bon, j’admets, c’est injuste vis-à-vis d’elle, mais que voulez-vous, elle était là, et moi j’avais la rage – et mal partout.

Retour à la voiture, j’emprunte la première rue goudronnée que je trouve, tant pis si c’est à l’opposé de la direction du parking. Le GPS de mon smartphone m’indique un chemin pas trop long, cool. Ah, oops, l’une des rues est en escalier, pas cool…

Ultime avanie: la petite voiture citadine, voisine de la mienne sur le parking, a été remplacée par une camionnette qui me permet à peine d’ouvrir la portière coté siège bébé. Et les vautours – pardon, les autres conducteurs – rôdent autour de moi, impatients de prendre ma place.

Cette mésaventure, des tas de gens peuvent la vivre quotidiennement. La chance qui est la mienne, c’est que dans quelques années Gabriel marchera assez bien pour qu’on laisse le landau à la maison. Et quand bien même, il reste un petit enfant qu’on peut encore porter – moyennant 500 calories par hectomètre. Mais j’ai bien sûr eu une pensée pour tous ces gens, personnes à mobilité réduite, comme on dit fort justement aujourd’hui, qui accompagnées ou non, devront faire le même parcours du combattu. Sans parler de ceux qui ne voient pas, ou pas bien, ne peuvent pas pousser une porte installée par un sadique, ou retrouver leur chemin dans un dédale de marchands et de camions en goguette.

Pourquoi évoquer cette anecdote sur un blog consacré à l’accessibilité numérique? D’abord parce qu’il m’a paru nécessaire de mettre notre combat quotidien en perspective. Je continue à penser que l’accessibilité numérique est un impératif de société. Et régulièrement je suis frustré de constater qu’on consacre beaucoup d’efforts et de ressources à l’accessibilité physique, négligeant de fait la dimension numérique du problème. Mais il est évident que tous les chantiers doivent être menés de front, et que sur le bâti et le transport, la tâche est titanesque, pour ne serait-ce que rendre les choses moins insurmontables. Par ailleurs, dans son article « L’accessibilité des établissements recevant du public (ERP) commence par celle du web » Franck Galey évoque très justement l’opportunité que représente le numérique pour les usagers des services publics, en termes d’économies de déplacement, de frustration et d’insatisfaction. De l’autre côté du manche, une panoplie de services numériques bien conçus (et donc, notamment, accessibles à tous) permet de faire de substantielles économies sur l’assistance aux usagers qui se présentent dans l’établissement public, et qui ont besoin d’être aidés, mobilisant un agent qui ne peut pas faire autre chose pendant ce temps-là. Cet argument en faveur de l’accessibilité, peu souvent utilisé, a été vérifié comme étant très pertinent pour certaines administrations où les échanges directs avec le public sont nombreux et chronophages pour tous. Les deux domaines – accessibilités physique et numérique – se complètent donc et font partie d’un tout, qu’il faut penser comme tel. Personnellement je ne trouve pas choquant qu’un service numérique imparfaitement accessible soit complété par un équivalent physique, sous-entendu : aussi commode, abordable et efficace que peut l’être le pendant numérique, accessibilité mise à part. Bon, on aura forcément un problème pour concurrencer la disponibilité 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, des sites web, mais c’est compensable par la valeur ajoutée de l’humain et par un dispositif qui ne nécessite pour l’usager ni investissement ni compétences en nouvelles technologies.

Je laisserai le mot de la fin à ma fille Océane, bientôt 5 ans, à qui j’ai raconté ma mésaventure quelque temps plus tard. Sa réaction : « Il y avait même pas le truc pour faire rouler les poussettes ? Pfff, n’im-por-te quoi ! ». Me voilà rassuré, la relève est prête…

Une réflexion au sujet de « Faire l’expérience de l’inaccessibilité physique… avec un landau »

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